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feuille pleine de ratures
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Lis tes ratures

Où la naissance timide d’un pouvoir.

D’aussi longtemps que je me souvienne, mes premières confrontations avec les lettres et les mots n’ont pas été très joyeuses ! Je n’étais pas un élève particulièrement brillant. Petit gamin d’une cité HLM de campagne, j’ai atterri dans l’école primaire du quartier.

Après avoir été chouchouté à la maternelle, le passage à l’école élémentaire a été plus rude ! L’apprentissage de la lecture et de l’écriture s’est vite révélé, pour moi, compliqué. J’ai eu très vite la phobie des dictées et surtout des notes, marquées au stylo rouge et souvent proches de zéro, qui les accompagnaient.

J’ai toujours eu du mal avec les règles de grammaire, la conjugaison et l’orthographe. Les chiffres ne me passionnaient guère plus. Mon cerveau avait visiblement sa propre logique !

En classe de CP, je suis tombé sur une maîtresse d’école du genre tyrannique et un peu sadique. Une sorte de Dragon qui soufflait des flammes glaçantes ! Peu avenante et souriante, elle était pince-sans-rire, littéralement ! Je vous jure ! Promis, juré, craché ! Si je mens, je vais en enfer !

Moi, j’avais la bougeotte, la concentration d’un poisson rouge et l’ennui facile ! Les yeux tournés vers la cour de récré. Et ça, elle n’aimait pas beaucoup le Dragon ! Quand je jouais à l’anguille ou me balançais sur ma chaise, elle se pointait par derrière et quand elle était de bonne humeur, elle me pinçait les oreilles avec ses griffes acérées.

Par contre, les jours de ténèbres, elle arrivait à attraper la racine d’une de mes mèches de cheveux bouclés de l’époque, au niveau des tempes, là où la peau est plus sensible, et elle me tirait vers le haut pour me faire remonter sur ma chaise. Puis relâchait la tension après de trop longues secondes ! Je devais me tenir à carreaux, ce n’était pas de la rigolade ! Interdit de rêvasser !

Plus tard, je me revois encore dans cette classe de CE2, planté devant toute la classe, l’instit me demandant d’écrire au tableau le chiffre 1 en toutes lettres. J’avais alors écrit innocemment, à la craie blanche, sur l’immense tableau qui barrait le mur, un joli : AIN ! Bien lisible avec de belles lettres bien formées !

La professeure, plutôt que de m’expliquer avec bienveillance ma bourde, avait préféré partir en fou rire et se moquer, entraînant avec elle la classe entière. Je la revois me questionner sans relâche : « Mais réfléchis bon sang, écris-moi correctement le chiffre 1 ! C’est pas sorcier pourtant ! Fais un effort ! »

Pire, après m’avoir humilié, elle avait appelé son collègue de la classe mitoyenne pour faire part de ma bêtise. Franchement, regardez cet incapable, infichu d’écrire un simple UN correctement, non mais ! Je n’étais visiblement pas le crayon le mieux taillé de la trousse !

Planté comme un i, seul et paralysé par l’incompréhension et la honte. Je ne comprenais pas vraiment ce qui se jouait là. J’avais trouvé la moquerie cruelle. Était-il vraiment souhaitable alors, de faire confiance aux adultes et aux sachants ?

Ce qui aurait pu passer pour une simple étourderie allait devenir pour moi une de mes plus grandes hontes pour le reste de ma scolarité.

J’étais un élève médiocre et plutôt bête, peut-être même un peu inadapté. Voilà l’enseignement que j’avais retiré de ces épisodes ! L’école allait être une souffrance, là où elle aurait dû m’apporter la confiance et l’assurance.

Mon passage au collège n’a pas été beaucoup plus glorieux. D’ailleurs, je l’ai quitté après la 5ᵉ pour la voie professionnelle. J’ai fui l’institution. Je suis parti en alternance vers des cieux plus concrets. Faut dire que parallèlement, en dehors de l’école, ma vie d’enfant était un sacré marasme… Mais ça, c’est une autre histoire !

À ceci près qu’au collège, j’ai eu accès aux livres du CDI. On avait des permanences où on était libre de lire ce qu’on voulait ! J’y ai découvert un nouveau monde. Les BD, puis la collection Chair de Poule et ses histoires d’aventure qui faisaient peur. Les livres dont tu es le héros ! Et plus curieusement, je suis tombé sur un livre : « Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée… »

Ce livre m’a bouleversé ! Mon premier émoi littéraire ! C’était transgressif et en même temps tellement empreint de réel. Cette fille, qui avait à peu près mon âge, traversait des choses plus compliquées que moi et pourtant elle allait en réchapper !

Il y avait de l’intime, de l’amitié, des rires, du sexe, du désespoir, des désillusions. Et cette écriture à la première personne, ce témoignage brut et sincère — j’avais l’impression de côtoyer et connaître cette fille.

Je pouvais ressentir certaines de ses émotions, m’identifier sur certains aspects. Peut-être est-ce aussi ce livre qui m’a ensuite tenu éloigné de la drogue…

Et puis il y a eu cette rencontre avec ce prof de français ! Monsieur P.
Pourtant ce n’était pas gagné d’avance. Le monsieur avait un âge plutôt avancé, portait des pantalons en velours côtelé, des mocassins en cuir… et des collants ! (ho la honte, té-ma le gars ! C’est une drag-queen !) Pardon : des bas de contention.

Pourtant, il a été le premier à privilégier le fond à la forme, le récit plutôt que l’orthographe et la ponctuation. Avec lui, j’ai découvert les rédactions, l’écriture en mode Christiane F : l’utilisation du JE et de l’expression des émotions. Ce qui l’intéressait, c’était notre point de vue, notre ressenti, nos mots, même les moins bien écrits. Parfois, il nous laissait le sujet libre.

Je me souviens qu’à cette occasion, j’avais osé écrire quelque chose qui me tracassait. À l’époque, on avait installé à mes côtés un garçon arrivé en cours d’année. Il semblait n’avoir peur de rien et arborait une assurance farouche.

Il oubliait souvent ses affaires et se servait, avec une facilité déconcertante, dans les miennes. Je n’avais pas vraiment mon mot à dire. Il se moquait aussi ouvertement de moi, n’hésitant pas à me bousculer.

Karim, de son prénom, avait une particularité physique : il avait une malformation au niveau d’un œil. C’est bête, mais ça lui donnait un air un peu angoissant. Mais jamais personne n’aurait osé lui dire quoi que ce soit à ce sujet ! Il savait se défendre et n’avait pas peur de foncer dans le tas si besoin. Il me faisait peur autant qu’il m’impressionnait !

Alors au cours de ce sujet libre, j’ai décidé de raconter l’histoire de deux garçons. Celle de Kamel et Yannick ! L’un avait une particularité physique à l’œil et était du genre bagarreur et l’autre était un garçon plutôt timide qui voulait se faire des amis ! À l’école, ils étaient assis l’un à côté de l’autre. J’avais tourné l’histoire des objets empruntés et des moqueries à la dérision.

Je ne me souviens plus exactement de tout ce que j’avais raconté mais il n’y avait aucune méchanceté dans mes mots ; j’envisageais même qu’une nouvelle amitié pouvait naître entre eux et que j’étais prêt à dépanner mon camarade s’il me le demandait gentiment.

J’avais distillé dans mon texte un peu d’humour pour enrober les angoisses que mon « protagoniste » pouvait ressentir. Une fois écrit, j’ai dû lire mon texte devant tout le monde !

Certains ont tout de suite compris de qui je voulais parler, même si je me persuadais qu’un léger doute pouvait persister. Je me rappelle que mes blagues avaient fait mouche devant mon auditoire et mon professeur. J’entends les rires et revois encore la surprise de mes camarades, légèrement impressionnés par mon audace.

Karim, lui, arborait un sourire gêné, avait rougi, et j’avais l’impression qu’il avait fondu sur place. Moi qui le présentais fier et invincible, de simples mots semblaient l’avoir fait vaciller quelque peu. Ça m’a surpris et touché. On n’était finalement pas si différents : des mômes avec chacun ses propres mécanismes de défense.

Après ce moment, Karim n’est peut-être pas devenu mon meilleur ami mais il ne m’a plus jamais embêté, ni bousculé, ni re-pioché dans ma trousse ou dans mon sac !

C’est probablement là que j’ai découvert pour la première fois le pouvoir des mots ! Et ce nouveau pouvoir allait impliquer de nouvelles responsabilités ! Parole de mini super héros ordinaire ! Si les mots pouvaient déstabiliser même les plus forts, mal utilisés, ils pouvaient aussi profondément blesser !


Pour en faire pleinement usage, il aurait fallu assumer être pourvu de cette nouvelle capacité, en être véritablement conscient. Force est de constater que je n’étais pas encore prêt à endosser le costume. Le petit bonhomme portait encore en lui, les zéros en dictée !

Peut-être était-ce juste un coup de chance, dû à un bon alignement des planètes ? Un cancre comme moi ne pouvait pas devenir un esthète des lettres. Impossible ! Il n’y avait qu’à regarder mes bulletins de notes !

Ensuite, je suis parti en internat, loin de chez moi et de mon environnement familier. J’essayais quand même de m’illustrer en cours de français et particulièrement au moment des rédactions.

C’était mon moment à moi, ma petite tribune où j’osais être la personne que j’étais. Sans jamais sortir du cadre ni du sujet de départ, je cherchais à faire rire ou surprendre mes camarades. Et les profs ne pouvaient rien me reprocher ! Certains riaient aussi de bon cœur. Mais sorti de là, je ne me voyais toujours pas comme un bon élève. Je n’avais toujours pas confiance en moi.

Durant toute mon adolescence, j’ai grandi et évolué avec du rap plein les oreilles, cette poésie urbaine dans laquelle je pouvais me reconnaître. Où des gars qui sortaient de nulle part pouvaient mettre des mots sur ce que je ressentais ou vivais, ou qui pouvaient utiliser les mots en mode égotrip jubilatoire juste pour prouver qu’ils étaient les plus forts techniquement ou meilleurs dans l’utilisation de punchlines (phrase coup de poing !) percutantes !

Quand certains rappaient « laisse pas traîner ton fils », d’autres « boxaient avec les mots » ou donnaient des conseils au « petit frère ». D’autres rappaient des odes aux « Mama Lova » ou des « J’ai mal au mic ».

On peut ne pas aimer la forme mais en toute objectivité, quand on s’en tient uniquement au texte, c’est incroyable et « aiguisé comme une lame, pointu comme un couteau, chauffé comme une flamme et puissant comme un fusil d’assaut ».

J’ai écrit timidement dans mon coin. J’avais réussi à m’acheter une unique platine vinyle pour scratcher par-dessus un radiocassette et un micro, comme beaucoup d’ados de l’époque. Mais j’ai tout gardé pour moi, j’écrivais dans mon coin, dans ma chambre.

J’avais encore cette honte tapie au fond de moi, ce manque de légitimité et d’assurance. Comment un jeune comme moi, issu d’un quartier, fils d’une secrétaire et d’un ouvrier du bâtiment, pouvait avoir accès à ce que je ne savais même pas identifier comme de la littérature ?

L’écriture, ce n’était définitivement pas un métier. Le journalisme, je n’en parle même pas, ce n’était pas à ma portée. Qu’avais-je vraiment à raconter du haut de ma grande inexpérience de la vie ! Qui cela pouvait-il intéresser ?!

C’était surtout impossible pour moi d’assumer tout ce que je pouvais ressentir et écrire, alors l’offrir sur un plateau au risque de blesser ou de recevoir des critiques en retour, c’était impensable !

Cette part de vulnérabilité, de découverte de soi, de parler de ses émotions, de ses peurs et questionnements, c’était sûrement un truc réservé à des séances chez un psychiatre ou à des fils ou filles d’écrivains !! À minima, à des gens éloquents et intelligents !

Alors, ça s’est tassé, j’ai jeté mes feuilles griffonnées, raturées et pleines de fautes et je suis passé à autre chose !

De ma scolarité et de mes difficultés, avec le recul, je pense qu’aujourd’hui, on m’aurait diagnostiqué dysorthographique. La dysorthographie est un trouble de l’apprentissage. Plus précisément, un trouble spécifique de l’orthographe très souvent associé à la dyslexie. Elle apparaît en général au début de l’apprentissage de l’écriture et de la lecture.

Parmi les signes, on peut relever :

  • un grand nombre de fautes d’orthographe (j’étais un champion toutes catégories)
  • une lenteur d’exécution ou d’écriture
  • le dégoût pour la grammaire, la conjugaison et l’oubli des règles apprises (j’ai très mal vécu les COD, les COI, le participe passé… ça rentraient par une oreille et s’envolaient par l’autre)
  • une écriture phonologique : les bons sons mais avec la mauvaise orthographe
    Exemple : UN et AIN ! CES et C’EST.. QU’EN et QUAND… etc (ça m’arrive encore !!)
  • l’ajout de lettres sans raison (j’ai tendance à mettre des S partout),
  • l’inversion et l’oubli de lettres (Quoi ? c’est pas un problème de clavier ??)

Ce trouble persiste dans le temps. Il a un impact sur les études et la vie professionnelle. Il s’agit d’un trouble des apprentissages handicapant qui n’est pas dû à un retard intellectuel ou à une paresse.

Les enfants dysorthographiques ont un niveau de développement cognitif et lexical dans la norme des enfants de leur âge, avec un vocabulaire normalement développé. En revanche, le niveau en orthographe des jeunes dysorthographiques accuse environ un retard de 2 ans par rapport aux enfants de leur âge.

Je ne cherche aucune excuse, mais je me demande quand même si j’avais été diagnostiqué plus tôt, si cela aurait changé quelque chose à mon orientation et/ou ma confiance en moi.

Aujourd’hui, j’ai progressé. Si en première intention je peux faire de grossières erreurs, je m’en aperçois désormais à la relecture. Et pour le reste, il y a pléthore d’outils de correction ! 😉

Et puis, si des fautes persistent malgré tout, pardon aux académiciens, mais tant pis ! Je préfère me concentrer sur le message que je souhaite faire passer !

Tout ça pour dire que si vous pensiez que j’avais des facilités ou des prédispositions à jouer et utiliser les mots pour m’exprimer, vous vous trompez allègrement ! J’ai longtemps cru moi-même que les mots étaient réservés à une élite, à des gens ultra cultivés ou diplômés ! Pourtant, il n’en est rien !

Les mots ne dépendent d’aucun milieu, n’appartiennent à aucune classe. Ils sont et doivent rester libres. Pas besoin d’être un génie intellectuel ou de sortir d’une grande faculté des lettres. Pour faire vivre les mots, il faut simplement oser les utiliser !

Dans un prochain texte, je vous expliquerai comment j’ai réussi à m’approprier ce nouveau pouvoir et ce qui en a résulté !

Pour finir, voici une vidéo sur le sujet que j’ai trouvée fort intéressante :

Pourquoi la littérature est relou à l’école ? | Félix Radu

Les mots m’appartiennent jusqu’à ce que tu les ressentes.
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4 réponses à “Lis tes ratures”

  1. Avatar de Lolotte
    Lolotte

    J’ai adoré. Tu mélanges, l’humour, l’autodérision, ta propre histoire et surtout c’est très bien écrit (sans faute….merci le correcteur 😋) !
    Tellement facile et cool comme lecture qu’on se prend à repenser, comparer avec sa propre histoire.
    Hâte d’avoir la suite !!

    1. Avatar de Le griphonneur

      Merci beaucoup Lolotte pour ton retour.
      J’écris avec le plus de sincérité possible et en cohérence avec ma personnalité !
      Et je suis persuadé que les mots n’ont pas toujours besoin d’être sérieux et tirés à quatre épingles pour être compris.
      Je suis heureux si cet article peut susciter des réflexions ! 😉

  2. Avatar de FIFI
    FIFI

    On m:à diagnostiqué dyslexique. Mais après t’avoir lu je pense qu’ils on oublié
    dysorthographiques.!!
    J’avais 9 ans à moin de 15 je quitter définitivement le milieu scolaire pour travailler et depuis je galère pour écrire un simple texte.
    Merci à toi pour ces mots (Fifi)

    1. Avatar de Le griphonneur

      On est tous plus ou moins quelque chose. Si cela ne nous définit pas, ça aide à comprendre certain de nos mécanismes ou mode de fonctionnement.
      Et à (Ton 🤪) l’époque, on ne prenait pas vraiment en compte l’état émotionnel, les capacités cognitives de l’enfant … Il fallait pas que la main d’œuvre ne reste trop longtemps sur les bancs de l’école !
      Alors un grand merci à toi de faire l’effort de m’écrire des commentaires ! Sincèrement, j’apprécie d’autant plus.