Ce mois-ci, j’ai fait un grand pas !
Un de ces pas de géant qui vous font presque toucher le septième ciel.
Un bond si grand que mon présent et mon passé se sont presque frôlés… et un peu réconciliés.
Entre les deux photos ci-dessus, 18 ans se sont écoulés. Rien que ça.
Il s’agit de la même personne — ou presque. Moi, en l’occurrence.
Entre ces deux images, plus aucun vol.
Pourquoi ? Je tente une explication.
En 2005-2006, Internet n’est pas encore celui que l’on connaît aujourd’hui. Une fenêtre s’ouvre sur le monde, mais l’accès aux contenus vidéo en français reste limité. Facebook n’a pas encore débarqué en France. Les smartphones et les GoPro n’existent pas.
Oui, je parle du temps des dinosaures. OK, boomers.
À cette époque, YouTube est encore largement anglophone. Je télécharge des vidéos en peer-to-peer. J’y découvre les sports extrêmes : des sauts gigantesques en quad dans les dunes, des figures folles de motocross, du parachutisme, de l’escalade sur des parois vertigineuses.
Je suis subjugué.
Fasciné par tout ce qui sort de l’ordinaire et de l’écran de mon ordinateur.
Je me dis qu’il existe des gens qui vivent des choses extraordinaires. Rien que de les regarder me donne le tournis. Alors s’imaginer à leur place… c’est grisant.
À cette époque, je m’intéresse à tout ce qui vole : avion, hélicoptère, planeur, montgolfière. Je rêve de choses que je crois inaccessibles.
N’étant pas l’héritier d’un richissime homme d’affaires, je ne vois pas comment financer de tels loisirs. Là d’où je viens, on se doit d’être plus terre à terre.
Alors je me tourne vers le parapente et le deltaplane.
Des ailes en tissu, quelques fils, un harnais… et des hommes qui se jettent dans le vide pour voler en silence.
Le vol libre à l’état pur.
Magique.
Sauf que moi… j’habite en plaine. Loin des montagnes.
Puis je tombe sur des vidéos bien françaises, cette fois.
Des copains qui s’élancent dans les airs avec trois bouts de tubes, un moteur capricieux et de la toile.
Je découvre l’ULM.
Et surtout : le pendulaire.
À la télévision, Nicolas Hulot l’utilise dans ses émissions. Voler, explorer, faire corps avec la masse d’air… J’ai envie de savoir ce que ça fait.
Et puis, un jour, je tombe sur LA vidéo.
Un homme sort du coffre de sa voiture une machine étrange. Une sorte de moteur de tondeuse plaqué sur un châssis qu’il porte en sac à dos et une voile de parapente.
Il assemble le tout.
Moins de dix minutes plus tard… il décolle en quelques enjambées.
Depuis un champ parfaitement plat.
L’appareil utilisé est un paramoteur !
Plus besoin de montagne.
Plus besoin de piste.
Juste un champ… et un peu de courage.
Pour la première fois, le rêve de voler me semble accessible.
Une ascension, une agression, un diagnostic… et une chute
Très vite, l’obsession s’installe.
Je trouve un instructeur.
Quelques week-ends suffisent pour accumuler la vingtaine d’heures nécessaires à l’apprentissage.
En 2007, à 24 ans, grâce à Alain, j’obtiens mon théorique — le code de la route des airs — puis mon brevet de pilote de paramoteur.
Au travail, au-dessus de mon bureau, une photo de paramoteur trône désormais en évidence. Un rappel quotidien. Une promesse.
Je mets de l’argent de côté.
Je loue mon matériel en attendant.
Puis, moins d’un an plus tard, je m’offre enfin mon propre équipement d’occasion.
Je fais mes deux premiers vols.
Un peu gauches.
En reprenant les réglages de l’ancien propriétaire sans me poser de questions.
Peut-être ne sont-ils pas idéaux, mais peu importe.
Je suis dans le ciel.
Et c’est tout ce qui compte.
L’aventure peut commencer !
Enfin… c’est ce que je croyais.
Parce que parfois, le ciel se couvre plus vite qu’on ne l’imagine.
De sombres nuages s’installent durablement et bouchent mon horizon.
Une agression
Dans le même temps, au travail, l’ambiance se dégrade.
Je travaille à l’accueil d’un service de personnes placées sous tutelle.
Je suis en première ligne.
L’entente entre collègues est assez délétère. C’est un peu chacun pour soi.
Je flirte un peu trop souvent, à mon goût, avec des situations potentiellement à risque.
Je tire la sonnette d’alarme.
Sans grand écho.
Et ce qui devait arriver… arriva !
Un jeune homme s’emporte pour une histoire d’argent qu’il ne peut obtenir pour acheter ses cigarettes quotidiennes.
Il appelle. Encore et encore.
Passe. Revient. Insiste.
Face au silence de sa tutrice qui refuse toute rencontre ou explication, la pression monte. Le jeune homme explose.
Je ne cautionnerai jamais la violence, mais parfois le silence et le refus de communication peuvent aussi en être une forme.
Dans la salle d’attente.
Des cris résonnent.
Des chaises volent.
Et ce jour-là, ce qui me choque le plus… ce n’est pas la violence physique.
Pas même le fait de me faire traîner par le col sur plusieurs mètres.
C’est d’entendre la porte du bureau que je partageais avec ma collègue se verrouiller à double tour derrière moi.
Me laissant seul.
Acculé. Sans échappatoire.
Dans cette toute petite salle d’attente.
Je suis obligé de faire face.
Il hurle. S’agite. Se jette, sans prévenir, sur moi.
Je tiens bon.
Et réussis à le remettre à distance.
Calmement mais avec fermeté.
Ne surtout pas élever la voix.
Ni rompre le dialogue.
Ça le déstabilise. Le décontenance même.
La tension redescend d’un cran.
Il finit par sortir.
Et même par s’excuser.
Plus de peur que de mal,
mais une limite vient d’être franchie.
Quelque chose, en moi, a bougé.
Ma hiérarchie n’a pas brillé concernant la gestion de cet événement.
Un sas et un point d’accueil sécurisés furent quand même mis en place !
Le diagnostic
Le coup de grâce arrive quelques semaines plus tard.
Au début, ce sont de simples douleurs dans l’abdomen.
Puis je mange pour trois… tout en perdant du poids. Beaucoup de poids.
Les allers-retours aux toilettes se multiplient. L’énergie disparaît.
Même lire un livre devient un effort.
Les examens médicaux s’enchaînent.
Et puis, un jour, la sentence tombe comme un couperet !
Je m’en souviens comme si c’était hier.
Je vois encore les lèvres du gastro-entérologue bouger, après l’annonce du diagnostic :
maladie chronique.
Il parle mais je n’entends plus rien.
La déflagration de son annonce déchire mes tempes.
Un bourdonnement envahit ma tête.
Je sors du cabinet complètement abasourdi.
C’était un mardi.
J’étais un jeune pilote, avec l’envie furieuse de voler et un matériel fraîchement acquis… et je venais d’encaisser un uppercut médical.
J’aurais dû accuser le coup.
Prendre le temps d’encaisser.
Mais deux jours plus tard, le jeudi, je décide quand même d’aller voler.
Je m’accroche à cette passion.
J’ai l’impression qu’elle m’aide à tenir debout.
J’ai besoin de me sentir vivant.
De ressentir quelque chose de plus fort que la peur.
Retrouver le ciel.
M’asseoir dans ma sellette.
Les pieds dans le vide.
Alors même que tout est au rouge.
Que je suis épuisé physiquement.
Mentalement vidé.
Avec peu d’expérience… et une machine aux réglages douteux.
Je décide quand même d’aller voler.
Seul, qui plus est.
Sur un terrain que je n’ai pratiqué qu’une seule fois.
Avec le recul… les warnings clignotaient de partout.
Mais à ce moment-là, je ne voyais plus rien non plus.
La chute
Le vent n’est pas dans la même direction que la dernière fois.
En paramoteur, on décolle toujours face au vent.
Le terrain est un grand rectangle d’herbe bordé de maisons sur 2 côtés.
Et cette fois-ci, je dois faire face à une grande ligne électrique.
Je dois décoller, prendre de la hauteur… et passer l’obstacle.
Je pense avoir suffisamment de marge.
La dernière fois, tout s’était bien passé.
Les conditions étaient différentes.
Je devais longer les câbles et sortir par le côté dégagé. Pas les franchir.
Mais je suis venu pour voler.
Alors je m’entête.
Dans mon post, La vie qui vacille, je parlais de facteur humain.
On est en plein dedans !
Je m’installe à l’extrémité du champ.
Je prépare mon matériel.
Je fais ma prévol.
Tout semble prêt.
Paramoteur sur le dos.
Voile en place.
Élévateurs dans chaque main.
Je me lance.

La voile monte au-dessus de ma tête.
Temporisation.
Je cours et gazzzzzzzz !
Jusqu’ici tout va bien.
Mais très vite, je sens que quelque chose cloche.
Je cours.
La machine semble poussive.
Je cours encore.
Encore.
Mes pieds quittent enfin le sol.
Je suis en l’air mais j’ai « mangé » beaucoup de terrain.
Gaz à fond.
Je n’arrive pas à prendre de la hauteur.
Et cette fichue ligne électrique qui se rapproche !
Là encore, j’aurais dû m’arrêter là.
Couper le moteur. Poser. Rentrer chez moi.
Mais je reste fixé sur l’obstacle.
Je tente un demi-tour.
Toujours plein gaz.
Je perds la hauteur si durement gagnée.
Je me retrouve vent de cul.
Trop vite. Trop bas.
Le sol remonte.
Je viens le percuter avec pertes et fracas !
Résultat des courses ?
Une hélice détruite.
Un châssis un peu tordu.
Quelques bleus.

Par chance, je m’en sors à bon compte.
C’est surtout ce qui me restait d’égo qui s’est écrasé au sol ce jour-là !
Finito pipo
La suite n’est pas plus clémente.
Mon état de santé se dégrade encore.
Je descends à 51 kg pour 1,83 m.
Je suis déclaré inapte à mon poste et licencié.
Deux années bien compliquées suivent.
Comme après une chute de cheval, je n’ai pas l’opportunité de me remettre vite en selle.
La tête n’est plus à la fête.
Le corps dit stop.
Je finis par revendre mon matériel.
Ensuite, la vie a continué son œuvre.
Le temps de se reconstruire.
Les projets.
Les voyages.
Les déménagements.
Le temps qui file sans qu’on y prenne vraiment garde.
Peu à peu, l’idée de pouvoir revoler en paramoteur s’éloigne.
Mais une chose ne me quittera plus jamais.
Cette sensation d’être assis seul dans le ciel.
Souvent, en regardant l’horizon ou la lumière douce d’une soirée d’été, je me surprends à penser :
« Purée… c’est un moment parfait pour voler. »
Quand le rêve reprend son envol
Les années passent.
Dix-huit ans.
Un chiffre qui commence à peser.
Ma formation de soudeur ne s’est pas déroulée comme prévu.
J’ai l’impression désagréable d’être dans une impasse.
Je me questionne.
Beaucoup.
Quelle activité me plaît vraiment ?
Et l’idée s’impose d’elle-même.
Il est temps.
Temps de renouer.
Temps de faire la paix avec cet accident.
Temps d’arrêter de repousser.
Depuis, j’ai goûté à d’autres expériences.
Baptême de parapente. Vol en hélicoptère.
J’ai même fait quelques heures de pilotage d’ULM 3 axes.
Mais rien n’y fait.
Le paramoteur m’attire toujours autant.
J’ai longtemps dit qu’il n’y avait pas de date de péremption sur les rêves.
Aujourd’hui, je nuancerais. Parce qu’il existe bien une date butoir.
C’est la vie du rêveur elle-même !
Personne n’est éternel.
Et attendre trop longtemps, c’est parfois renoncer sans s’en rendre compte.
Ce n’est pas quand je marcherai avec un déambulateur que je pourrai courir gonfler une voile.
Alors, je dois me réveiller et agir !
Poser des actes
Samedi 21 mars 2026.
Je prends mon courage à deux mains.
Je fais une heure de route.
Direction Bourges.
Sur le terrain, l’ambiance me frappe immédiatement.
L’effervescence des premiers vols.
Des discussions passionnées.
Des ailes au sol.
Des pilotes concentrés.
Je rencontre Tom.
Mon nouvel instructeur.
Et ensuite… tout va très vite !
Trois séances suffisent.
Trois.
Pas parce que je suis particulièrement doué.
Mais certaines gestuelles étaient restées quelque part, presque intactes.

Première séance :
Gonflage et maniement de voile.
Deuxième séance :
Gonflages et courses pilotées.
Je fais un premier vol.
Cinq minutes environ.
Mais cinq minutes qui comptent.
Troisième séance :
Il est 7 h 30.
Le fond de l’air est frais.
Le brouillard s’accroche encore dans le fond d’un vallon.
Tom me demande si j’ai envie d’aller faire une balade.
La question est rhétorique.
Je ne réfléchis même pas.
Mon sourire parle pour moi !
Je m’élance.
La voile monte.
Le moteur pousse.
Et je décolle.
Tom me rejoint.
Une fois dans les airs, aucune peur.
Aucune hésitation.
Se retrouver ici est un privilège.
Je kiffe.
Je retrouve la sensation familière de la sellette.
Le vide sous les pieds.
Comme si évoluer à 150 m au-dessus du sol pouvait être naturel.
C’est comme si le gamin de 24 ans de l’époque était, le temps d’un vol, assis avec moi en biplace ! À se dire d’une même voix :
Putain… on est vraiment trop cons d’avoir attendu si longtemps !
On a fait quelques ronds dans le ciel ensemble…
Puis Tom me ramène à la raison.
Il est temps de rentrer au terrain pour quelques exercices pratiques.
Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités
Aujourd’hui, je connais mieux mes limites.
Je sais que le facteur humain est déterminant.
Qu’il ne faut pas brûler les étapes.
Qu’il faut choisir son matériel avec soin.
Vais-je réinvestir dans du matos ?
Est-ce que je serai un grand pilote ?
Franchement… on s’en fiche.
Le plus important est ailleurs.
J’ai arrêté de rêver passivement.
J’ai posé un acte fort.
Je me suis rapproché de l’une de mes plus grandes passions après l’écriture :
voler.
Voilà ce que je voulais partager avec vous.
Parfois, il faut regarder l’orage passer.
Encaisser.
Laisser tomber si nécessaire.
Mais surtout… ne rien lâcher quand quelque chose vous tient à cœur.
S’accrocher. Tenir bon.
Même si cela doit prendre du temps.
Beaucoup de temps.
Parce que les nuages et le vent finissent toujours par s’estomper,
pour laisser quelques doux passionnés s’envoyer en l’air !
Et vous ?
Quel est le rêve qui attend encore que vous passiez à l’action ?






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